QUELQUES NOTIONS COMPLÉMENTAIRES-CATASTROPHE
Le mot évoque l'idée un malheur, une destruction effroyable due à des causes naturelles ou accidentelles. De tels événements ont toujours scandé notre histoire ;dès le XVIII° siècle, avec le désastre de Lisbonne de 1755 qui fait vingt mille victimes ou l'explosion de la poudrerie de Paris qui en tue mille en 1794, on réfléchit sur le sujet.
Pourtant aucune époque autant que la nôtre n'a mis la catastrophe au centre de ses préoccupations. Ainsi le tsunami asiatique de la fin 2004 est apparu à beaucoup, après le 11 Septembre comme l'échec de la modernité : pas plus que le fanatisme ne disparaissait, notre immense pouvoir technique ne nous permettrait ni de maîtriser le péril, ni de le prévoir.
Par ailleurs, nombre de catastrophes qui ont marqué les esprits (Amoco Cadiz, Bhopal, Tchernobyl) ont nourri l'idée qui débouchera sur celle du développement durable : nous devions avant tout minimiser les dommages et les dangers que nous laisserons en héritage aux générations suivantes. Notamment ceux qui résultent du développement économique.
On passe ainsi insensiblement de la notion d'un progrès continu à l'idéal de faire, d'encourir ou de faire encourir le moins de mal possible. Pour ne pas dire de ne rien faire d'irréversible. Éviter le pire, plutôt que chercher à créer le meilleur des mondes.
Le principe de précaution reflète la même vision, celle de ce qu'Ulrich Beck nomme « la société du risque ».
Nous sommes passés d'une vision triomphaliste, celle des trente glorieuses et de leur suite — à une vision catastrophiste. Selon la première la science avance faisant reculer l'incertitude et donc le risque, tandis que la croissance économique entraîne mécaniquement toujours plus de sécurité pour toujours davantage de citoyens.
Selon la seconde la science est génératrice d'accidents, d'effets secondaires pervers, et, surtout, elle nous révèle l'étendue des risques auxquels nous sommes soumis : elle est convoquée pour mesurer une responsabilité probable, mesurer la vraisemblance de l'effroyable, désigner des responsables.
Quant à l'économie, elle est vue comme destructrice des protections (sociales par exemple du fait de la mondialisation), destructrice de la nature, génératrice de risque... Bref, la possibilité du pire hante la conscience contemporaine.
Mais, si on les examine en détail, les catastrophes qui nous préoccupent sont hétérogènes :
--naturelles (de type inondation ou tremblement de terre ou canicule ou autres phénomènes qui ont toujours existé mais qu'aggrave parfois la concentration de l'habit humain
--écologiques résultant de l'épuisement d'une ressource ou d'une pollution, les plus célèbres n'étant pas nécessairement les plus mortelles. Ainsi deux des catastrophes qui ont provoqué les plus grandes paniques, Seveso et celle la centrale nucléaire de Three Miles Islands n'ont fait aucun mort
--grands accidents miniers, explosions, déraillements et autres rappelant les accidents liés au machinisme du XIX° siècle
--catastrophes de type inédit que personne n'avait anticipée faute de saisir à temps le rapport entre cause et effet : maladie de la vache folle ou propagation du virus HIV
--hypothétiques comme celles qui résulteraient du développement des OGM
--catastrophes dites « en miettes », comme les accidents individuels, de la route, du travail qui tuent beaucoup au coup par coup et régulièrement, sans former une grande catastrophe/événement.
CHAOSSi la perception de ces catastrophes est subjective dans toutes ses composantes — probabilité, responsabilité de ceux dont on pense qu'ils auraient dû les prévoir, urgence et importance des contre-mesures — en revanche, il n'y a guère de catastrophe que l'homme ne puisse aggraver par sa fermeture d'esprit (imprévoyance, orgueil, déni de la réalité, carence d'imagination) par sa mauvaise organisation (censure de ce qui dérange, dispersion des responsabilités, absence de communication ),ou par sa mauvaise gestion (impréparation, manque de coordination ou de proportionnalité dans la réaction, non communication).
La physique confère un sens précis à ce terme et parle de lois du chaos. La Bible et Hésiode font du chaos l'état originel de l'Univers : le non différencié. Mais, dans le langage courant, chaos est synonyme de non prédictibilité, désordre, absence de contrôle ou de lois. Il s'applique à une situation dont nul ne voit l'issue et qui résulte souvent de l'effondrement d'une structure de régulation.
Tel est le cas dans les zones grises de la planète où prédominent groupes criminels et paramilitaires et où ne s'exerce aucune autorité légitime. Certes, on peut discuter de la subjectivité qui imprègne toute perception du chaos, ou spéculer sur sa capacité à créer un nouvel ordre ... Reste pourtant que la plupart de nos contemporains qualifient, par exemple, la situation qui a suivi l'effondrement de l'URSS de chaotique.
Toute comparaison avec le désordre qui régnait au V° ou au XIII° siècle ne console guère. Le chaos aussi se mondialise, notamment en accroissant la perception que nous avons de nos fragilités et de nos interdépendances.La disparition de l'ennemi principal (dont le « terrorisme », indûment substantifié n'est qu'un pauvre avatar) aurait donc eu un effet de désordre inversement proportionnel à l'effet régulateur qu'exerçait un conflit à la fois principal et limité USA/URSS.Beaucoup découvrent un paradoxe : la prédominance d'une seule puissance se réclamant des valeurs de démocratie et de progrès est moins efficace pour imposer un semblant d'ordre que des systèmes délirants et immoraux comme la dissuasion par la terreur.
Le système basé sur les souverainetés, les territoires et l'équilibre des puissances, si injuste qu'il ait été, assurait un ordre perdu que ne connaît plus un monde interdépendant et incontrôlable. Une de ses conséquences est l'extension des zones chaotiques de la planète, celles justement où nul ne sait plus dire si règne l'état de guerre ou l'état de paix, qui combat qui, ce qui est politique et ce qui est criminel. Il y a chaos là où même les entités en conflit ne sont plus clairement identifiées.
Le 11 Septembre et ses suites, « guerre au terrorisme » en Afghanistan et en Irak ont accrédité l'idée que nous vivons dans un monde « hobbesien », c'est-à-dire où les nations sont livrées l'état de nature et de férocité. La constitution d'une République a tiré les individus dans la théorie de l'auteur du Léviathan. D'où la tentation pour les uns de réclamer plus du même : plus de globalisation, plus de concurrence, plus d'hyperpuissance.
D'où la tentation chez les autres d'incriminer les stratégies qui seraient responsables de ce chaos. Ce sont notamment celles du désespoir et du terrorisme qui opposent leur volonté de vengeance et de destruction à ce qu'ils perçoivent comme l'ordre global.
Mais ce sont aussi les stratégies contre-productives de l'hyperpuissance, des stratégies visant à assimiler (démocratiser, moderniser.) le reste du monde perçu comme danger jusqu'à le rendre finalement semblable à soi. Sous sa forme douce (enlargement, extension d'un modèle pacifique et prospère à la planète) ou sous sa forme dure (« guerre perpétuelle pour la paix perpétuelle », suppression de toutes les possibilités de désordre), la stratégie de reconquête face au chaos aboutit objectivement à son contraire.
Ne serait-ce qu'en nourrissant le ressentiment et en multipliant les « petites guerres » qui n'aboutissent ni sur une paix ni sur une victoire.
GESTION DE CRISE
La notion de gestion des crise — appliquée aussi bien dans les relations internationales que dans les affaires - suppose que, le risque zéro étant un mythe, il faut se doter de méthodes et structures les plus adaptées pour maîtriser au mieux les crises pendant, mais aussi avant et après.
En amont, la gestion de crise commence par sa détection. Elle repose souvent sur de signaux faibles et doit se faire quand il est psychologiquement difficile de reconnaître sa montée. Cela implique des tâches de surveillance prévention, et préparation. Les premières comprennent l'analyse périodique de la situation dont ses propres faiblesses et vulnérabilités, l'entretien des réseaux « capteurs » de signaux d'alerte, l'identification des facteurs déclencheurs.
Les secondes exigent la fixation de priorités, l'établissement de scénarios et l'élaboration de procédures de réaction rapide.
La préparation, enfin, est à la fois logistique, financière, communicationnelle, organisationnelles (création de cellules de crise) et surtout culturelle et morale (apprendre à faire face à l'imprévisible).
Pendant la crise la tâche paradoxale de « gestion » - paradoxale puisque par définition l'entreprise ou l'institution fonctionne, entre surprise permanente et anticipation de l'imprévisible- recouvre de nombreuses tâches.
Citons : l'évaluation des causes des dégâts, de leur ampleur et de leur durabilité, une anticipation raisonnable du développement de la crise, l'identification des facteurs positifs (remèdes, alliés, ressources, opportunités), la fixation de priorités d'action, la collecte de renseignements, la communication de crise et la logistique. Cette phase est aussi celle du réajustement permanent des hypothèses et solution, de la réévaluation des options et de l'adaptation aux contraintes de temps, de l'ignorance ou de l'impuissance mais aussi aux réactions d'autrui.
La compréhension de la façon dont les différents acteurs vivent la situation n'est pas le facteur le moins important. La plupart des gaffes commises au début des crises reposent souvent sur cette ignorance des enjeux pour l'autre (celui qui risque peut-être sa santé ou son travail, ou qui dans tous les cas est en situation d'inquiétude). D'autant que, qui dit crise dit souvent négociation en période défavorable. L'auto-examen ou l'auto-correction, la coordination interne (communicants, logisticiens, direction, acteurs sur le terrain, experts), la capacité d'éviter les erreurs dès le début, ne sont pas non plus les pré-requis les plus faciles à assurer.
L'après-crise n'est pas à laisser au hasard. Il faut gérer à la fois : la sortie de crise et la réactivation des mécanismes habituels, la reconquête de la confiance, les impacts financiers, juridiques, médiatiques, et surtout l'apprentissage des leçons de la période de rupture et éventuellement la réécriture des scénarios, des plans de crise et des programmes de formation et vérification. La gestion de crise suppose la capacité d'apprendre non à prévoir l'imprévisible, mais à s'y adapter et à en exploiter les potentialités.
Source : Le site de Francois Bernard Huyghe: http://www.huyghe.fr/Ce que résume bien une phrase du stratège van Creveld « Il n'y a pas de succès possible — ou même concevable — qui ne soit basé sur l'aptitude à tolérer l'incertitude, à l'intégrer dans ses raisonnements et à l'utiliser. »





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