Crise et technologie
Notre société s'est longtemps pensée dans une perspective de protection croissante des individus, de maîtrise de la techno-science et de prédictibilité. Or voici qu'il est question d'une société «du risque», comme si, après la répartition des biens (sociétés industrielles libérales contre sociétés communistes) ou après la répartition de l'information (cela ce fut le bref fantasme de la société dite du savoir), la question cruciale était devenue celle du partage de l'insécurité et du malheur entre les régions, les générations ou les individus. Du triomphalisme (demain un monde meilleur.) à l'idéal du moindre mal : le moins de dangers, le moins de discrimination, le moins de contrainte, le moins de perturbation des équilibres naturels ou autres.
Pour une part, cette évolution s'explique par des facteurs objectifs, notamment de spectaculaires catastrophes « révélatrices » des années 80/90 (Bhopal, Seveso, Tchernobyl.) mais elle reflète aussi une évolution des esprits : aversion au risque, obsession de la figure de la victime, judiciarisation des rapports sociaux, refus d'accepter les lois de la fatalité ou de considérer que « c'est le prix à payer pour le progrès » comme l'ont fait les générations précédentes, poursuite du zéro risque et de la transparence absolue.
Le tout engendre sans doute une anxiété permanente Et un sentiment de fragilité que viennent sporadiquement raviver de grands traumatisme télévisés planétaires comme le 11 Septembre ou le tsunami. Pour ne prendre que ce dernier exemple, comparons nos réactions à celles des hommes des Lumières.
Quand se produit le tremblement de Terre de Lisbonne en 1755 avec des dizaines de milliers de morts, Rousseau se demande si nous n'avons pas tort de créer des villes au lieu de vire de façon bucolique et Voltaire si ce n'est pas là une réfutation philosophique de la foi en la Providence. Quand se produit le tsunami du 26 décembre 2004, chacun met en cause la mondialisation qui concentre les activités touristiques dans des zones à risque, le manque d'information des populations, l'absence d'un système technologique fiable, le manque de préparation à la crise.
Ce changement de mentalité se traduit notamment par des formes de pratiques militantes ou quasi militantes : non plus agir collectivement pour créer le meilleur des mondes, mais être vigilant au quotidien contre les scandales, les abus, les atteintes. Veiller, dénoncer, discuter ou vérifier les discours rassurants des experts, se mobiliser autour d'événements précis, non plus contre le Système en général, mais contre des responsables comme des marques responsables d'un accident ou d'une pollution. Ne pas nécessairement chercher à prendre le pouvoir ou à appliquer un programme, mais sanctionner les dysfonctionnements quotidiens, imposer des exigences de résultat à tous les détenteurs d'un pouvoir, y compris un pouvoir économique.
Et cela dans un monde où la combinaison « numérisation des informations + circulation sur Internet » rend illusoire toute ambition de censurer ou simplement contrôler les informations sur un sujet, qu'il s'agisse du décès de deux mangeurs d'huître (qui en réalité sont mort de tout autre chose) ou des conditions de la pendaison de Saddam Hussein. Du coup se dessinent de nouveaux pouvoirs comme celui des « e-influents » (ceux qui savent attirer l'attention des internautes et susciter un mouvement de contagion de l'information) et des « rumoristes » (les lanceurs de rumeurs sur le Net).L'émergence de ces contre-pouvoirs (de la nébuleuse altermondialistes avec ses rassemblements mondiaux à la simple association de quartier ou de consommateurs apolitiques) n'est pas seulement un phénomène sociologique (ou idéologique). C'est aussi un phénomène technologique : qu'il s'agisse de transmettre rapidement l'information (y compris une information technique faisant l'objet d'une véritable expertise), de se rassembler ou de se mobiliser, d'amplifier une demande ou une protestation, les nouveaux contre-pouvoirs tirent le meilleur parti des moyens de communication high tech.
Un groupe de pression qui défend des intérêts (y compris des intérêts moraux ou idéologiques), un réseau mobilisé sur une cause unique (ou plus exactement contre un adversaire unique) sont infiniment mieux adaptés à cette nouvelle donne qu'une entreprise à priori hiérarchisée et censé parler d'une seule voix.
Il se développe d'ailleurs tout un secteur d'affaires, pour ne pas dire un métiern consacré à la "e-réputation" ou l'identité "numérique" des organisations ou des entreprises ; le but est de repérer les sources possibles de "buzz" négatif, les "e-influents", les lieux (numériques) où se confrontent les avis, où s'expriment les jugements, où se diffusent les bruits et révélations à propos d'une entreprise.
Dans cette perspective, l'entreprise se trouve placée sous des feux croisés. Elle ne peut plus se contenter de dire qu'elle remplit sa fonction principale — produire et vendre, être erformante , et proclamer tant qu'elle respecte les lois et les normes (sanitaires, sécuritaires, sociales ou autres), le reste ne la concerne pas. Elle ne peut pas non plus se contenter de se dire « citoyenne », responsable, éthique, de s'impliquer dans le développement durable ou la bonne gouvernance, de signer des chartes, de se faire noter et certifier, de respecter des normesParallèlement, notre perception du risque et de sa réalité est largement déterminée par les médias et par l'influence de groupes d'experts ou d'autorités morales : elle constitue un enjeu politique et nourrit des débats incessants. Les thèses les plus contradictoires circulent et les évaluations du danger (et donc les mesures prises) contribuent souvent à ce qui apparaîtra avec le recul comme une panique disproportionnée (que l'on se souvienne des anticipations apocalyptiques sur la vache folle ou la grippe aviaire).
Elle doit se préparer à la communication de crise. Toute entreprise doit s'attendre un jour où l'autre à subir une crise soit de son fait (elle a distribué un produit dangereux, il se produit un accident dans une de ses usines), soit par contrecoup d'un fait générateur qui la touche indirectement (il y a un attentat, une catastrophe naturelle ou des troubles dans des zones où elle exerce son activité) soit du fait d'une mise en cause ou d'une révélation (un site Internet affirme que ses produits sont cancérigènes ou qu'elle est complice d'un gouvernement qui viole les droits de l'homme dans un pays où elle produit), soit parce que des épisodes de son histoire prennent un tour spectaculaire ou dramatique (un conflit social s'aggrave, elle subit une OPA hostile, un rumeur boursière la déstabilise.
La notion de risque d'opinion ou de réputation est devenue centrale.
La « vieille » communication de crise était surtout l'art de rassurer les salariés et les acteurs les plus concernés sur le terrain, de bien se coordonner pour éviter la cacophonie, d'envoyer des communiqués argumentés avec des données vérifiables et de ne pas faire de gaffe pendant une conférence de presse ou une interview télévisée. Si l'entreprise avait suffisamment pratiqué des exercices de simulation et s'était dotée de bonnes procédures pour avertir les clients ou rapatrier les pièces défectueuses, cela devait faire l'affaire. En principe du moins... La gestion de crise consistait en grande partie à gagner du temps.
Désormais, en cas de crise, Internet joue plusieurs rôles :
--prolifération des lieux d'expression communautaire
--décentralisation et démultiplication de la crise qui devient sinon mondiale, du moins visible de partout et où chacun peut intervenir de partout
--difficulté d'identification des sources primaires
--évaluation, débat, suffrage s'engendrant mutuellement dans une spirale du commentaire sans fin
--accélération de la circulation de l'information, rumeurs et désinformation comprises
--concurrence des médias officiels (qui souvent « courent derrière » le Net) mais s'y mêlent aussi
--prolifération des sources tels les blogs ou sites personnels et prime à la source d'information rapide et innovante
--nouvelles formes d'expertise collective
--réactions souvent intenses des communautés virtuelles
--enfin fonction archive de la Toile : la conservation des traces de la crise (y compris des déclarations ou activités que l'on préférerait oublier).
Le web 2.0 en particulier joue un double rôle à la fois faciliter et relier Faciliter :
À chaque stade d'une crise (surtout de réputation ou de e-réputation), on peut constater combien la technologie a joué un rôle accélérateur ou simplificateur (mais c'est probablement la même chose) :
--les internautes sont plus vite mis en alerte ; ils ont accès en temps réel à des sources de documentation qui semblent inépuisables. Chacun peut devenir (ou a l'impression de devenir) un enquêteur ou un expert. L'incroyable disponibilité des données est un puissant stimulant au journalisme citoyen ; elle incite quiconque s'est fait une opinion ou connaît un fait à vouloir les faire connaître instantanément (sans forcément prendre le temps d'effectuer les procédures de vérification ou respecter les délais de réflexion et d'intégration, comme sont censés le faire de vrais experts ou professionnels)
--au stade de la mise en forme (et de la mise en ligne), chacun dispose de moyens inimaginables il y a dix ans, comme par exemple de mettre gratuitement en ligne une vidéo théoriquement susceptible d'être vue de n'importe qui sur l'instant
--le problème de la diffusion, autrefois génératrice de coûts, de délais, de structures lourdes, etc., est maintenant théoriquement réduit à zéro : tout est accessible de partout. Évidemment, cela implique - comme nous l'avons souvent rappelé - que le vrai pouvoir est moins devenu le pouvoir de dire ou de montrer que celui d'attirer l'attention, la ressource la plus rare sur la Toile pour cause d'offre surabondante.
Face à cela , l'indispensable cellule de crise doit trouver sur Internet les relais indispensables qui permettront d'anticiper, simuler et traiter, donc :Relier :
Sans tomber dans les excès de la mode du Web social et sans prêter une vertu démocratique et créative infinies aux "foules intelligentes", il faut bien comprendre la dimension d'échange et de relation inhérente aux réseaux.
Celle-ci ne consiste pas seulement à créer des agoras où des communautés pourraient trouver un terrain d'expression et de débat. Elle instaure un régime de participation à chaque stade : indexation, recommandation, vote, reprise et commentaire, évaluation constante...
Les "communautés" ainsi rassemblées sont changeantes, ayant des objets et des degrés d'engagement très variables, mais toujours en proie à une activité inlassable.
--déceler en amont les signaux faibles d'une attaque ou d'un mouvement d'opinion
--repérer à l'avance les sources d'influence et d'expertise
--tester des scénarios d'incident et de développement de crise
--apprendre et simuler des réactions pertinentes
--contrôler ses propres circuits de transmission interne et sa faculté de coordination en situation d'urgence
--s'assurer de la disponibilité des données et ressources en cas de problème
--identifier préalablement les relais d'opinion importants et les réseaux susceptibles de réagir
--savoir les atteindre et par eux l'opinion en général (ou les opinions internes, externes, locales, internationale, médiatique, institutionnelle, professionnelle.) notamment en disposant d'un moyen d'exrpression pertinent, fiable, réactif, bien référencé, attractif, accessible. et qui, accessoirement, serve à occuper le terrai avant la bataille
--analyser la perception de l'événement une fois produit et suivre son évolution
--pour enfin, et seulement enfin, activer le processus au jour J afin de fournir un bon relais à la communication de crise, coordonner les réponses et accélérer la vitesse de réaction.
La nouvelle communication doit intégrer les caractéristiques du Net en termes de :
--seuil d'alerte ou de déclenchement
--vitesse de circulation
--capacité de mémoire et de stockage donc traçabilité
--facilité d'accès de tout lieu
--chute des coûts d'édition et facilité de propagation
--instabilité ou capacité de modification constante
--formation et recomposition d'une multitudes de collectifs en ligne (qu'il s'agisse de
commenter, indexer, discuter, citer, interpeller )
--caractère incontrôlable de l'expression (« tous journalistes, tous éditeurs »)
--circulation parfois erratique de l'information par des réseaux de « contagion »
--émergence de nouvelles niches de pouvoir (le pouvoir d'indexer, le pouvoir de diriger l'attention.)
--création collaborative ou intelligence collective
--nécessité de raisonner en terme d'interactivité et d'hypertextualité sur le Net
--vulnérabilités technologiques
--capacité de caisse de résonance du Net
Mais le problème numéro un reste culturel.
Il est très utile de s'équiper en Wikis, forums, logiciels de chat, Web « noir » (sites qui sont créés avant l'événement et restent invisibles , pour être disponibles sur le champ le jour où la crise éclate vraiment), Intranet et listes de diffusion. Il est excellent de s'abonner à des services de veille pour détecter à la naissance les dangers de réputation ou repérer les crises en puissance.
Mais les facteurs décisifs reste l'adaptabilité et la capacité de décision. Une crise c'est toujours la rencontre d'un fait objectif, d'une interprétation/perception (ne serait-ce que le fait de percevoir et « proclamer » la crise) et d'une réaction de l'organisme ou organisation en crise.
C'est la capacité collective d'inventer du nouveau dans une situation par définition atypique et imprévisible qui fera la différence. À tous les stades — formation, sensibilisation et exercices de simulation, veille pour la détection précoce, mise en place d'une structure d'alerte avec messagerie efficace, décision du type de gestion de crise, identification des parties intéressées, mise en place de documentation et réponse aux premières questions, etc., etc.) les technologies peuvent faire gagner du temps, de la coordination, des éléments de jugement, de la visibilité, de l'écho mais selon la vieille formule « il n'est pas de vent favorable pour le capitaine qui ne sait pas où il va». La stratégie doit prédominer sur la technologie.
À l'heure des blogs, du "web 2.0 " et de la prolifération des nouveaux médias, la détection, l'impact, le traitement par les organisations, mais aussi la compréhension de ce qu'est une crise changent totalement.
Le rôle des TIC
La nature des techniques de l'information impliquées dans une crise est donc fondamentale. Elles interfèrent à tous les stades
---Mobilisation des mémoires (archives, traces, reconstitution du passé)
---Propagation des alertes
---Contamination des paniques
---Multiplication des instructions
---Prolifération des interprétations
---Anticipation des scénarios (évaluation des conséquences et des développements).
---Et, bien sûr, réaction à la crise (comme elles auraient dû jouer au stade de son décèlement précoce)
Dans tous les cas, interviennent des instruments et des vecteurs destinés à garder, traiter et diffuser de l'information. Ce sont d'abord des techniques matérielles, des outils (des ordinateurs, des téléphones, des journaux, des blogs...). Il importe d'en comprendre la logique : une crise à l'heure du communiqué de presse et du tract syndical ne se développe pas comme sur un Wiki ou un forum : Mais ce sont aussi des techniques intellectuelles, des façons de faire efficaces.
Certaines disciplines sont ainsi mobilisées :
---La rhétorique ou art d'agir sur les gens pour les persuader par des discours efficaces, des images, des symboles. Tout dépendra souvent de l'autorité d'un mot, de l'influence d'une déclaration.---La logistique ou art d'agir sur les moyens pour en disposer au moment juste n'est pas moins importante. Qu'il s'agisse de la logistique des objets (combien de crises éclatent ou s'aggravent parce que l'outil ou le matériel qu'il fallait n'était pas là quand il fallait ?), ou de la logistique des signes, la façon de disposer ou de rendre accessibles les informations nécessaires et efficaces.L'impact des technologies de l'information sur les crises contemporaines n'a échappé à personne. Il est le plus souvent pensé en termes de « plus » : il y a plus de moyens d'expression, plus de médias, accessibles à davantage de gens (citoyens, consommateurs, salariés, investisseurs, experts, ONG, autorités et autres parties prenantes). Ils sont plus rapides, plus commodes, plus accessibles de partout ; il y a plus de sensibilité, de réactivité, de vigilance avec plus de moyens de savoir, d'alerter, de publier, de dénoncer. Le tout plus vite et plus souvent. Il faudrait donc réagir plus rapidement, être plus transparents, plus vigilants (pour détecter les signaux précoces de la crise), etc. Tout cela comporte une grande part de vérité.---Nous serions tentés d'y ajouter une troisième discipline (elle aussi riche en connotations qui évoquent lutte ou guerre) : la balistique ou art de calculer les trajets. Les mots et les images eux aussi ont besoin d'une balistique pour parvenir où il faut et y gagner tout leur efficace.
Mais l'emballement ou la prolifération des crises ne sont pas seulement le résultat mécanique de plus de visibilité combinée avec plus d'expression. Le changement provoqué par les nouvelles technologies n'est pas seulement quantitatif, il est structurel. Ce n'est pas seulement la même chose à un autre rythme ou à une autre échelle. Les crises ne sont pas seulement sous la loupe grossissante de médias, leur nature dépend d'un nouveau mode de circulation et de transmission et reflète la rencontre de nouvelles fragilités et d'une nouvelle complexité.
Elles provoquent des mises en scène et des dramatisations adaptées à une société qui se voudrait « zéro risque».Les technologies numériques suscitent de nouvelles vulnérabilités (notamment celles des systèmes d'information, mais aussi la fragilité des « réputations »), elles suggèrent de nouveaux usages, parfois agressifs ou intéressés, qui tendent à susciter ou exploiter les crises.
---Elles provoquent de nouveaux emballements et confèrent de nouveaux pouvoirs, telle la « e-influence » qu'acquièrent certains en dirigeant l'attention des internautes.
---Elles suggèrent de nouveaux modes d'organisation des communautés impliquées, notamment des réseaux protestataires.
---Elles jouent en faveur de formes de médiation et en rendent d'autres obsolètes.
---Elles transforment les mentalités ; elles incitent à pratiquer une démocratie de vigilance et de protestation qui ne vise pas à prendre le pouvoir, mais à le contrôler et à lui imposer ses exigences.
---Elles changent les règles du temps (urgence et instantanéité), celles de l'espace (il n'y a plus de proche et de lointain : tout est en connexion avec tout).
---Elles changent les règles du savoir (les vieux monopoles de l'information sont bouleversés) et du pouvoir ( surtout celui de la hiérarchie managériale ou des intermédiaires traditionnels, vite débordés), en les répartissant différemment.
Source : Le site de Francois Bernard Huyghe: http://www.huyghe.fr/





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