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Thread: Tout est en crise, à commencer par la notion de crise - de François-Bernard Huyghe

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  1. #2

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    Crise, information et risque

    Dans le cas d'une organisation, et particulièrement une entreprise, il est impossible de séparer la notion de crise de celle d'information, et ce dans tous les sens de ce mot (donnés, nouvelles, savoirs, programmes.).

    Une crise mobilise des traces inscrites et conservées : on cherche immédiatement à comprendre comment cela a pu se produire, où est la faute ou est le dysfonctionnement à corriger. On interroge le passé pour trouver une solution ou déterminer une responsabilité. Et si l'entreprise s'aperçoit qu'elle ne peut garantir la traçabilité, ou qu'elle n'a plus accès à son propre patrimoine informationnel, bref qu'elle ne dispose pas des données nécessaires, la crise s'alourdit.

    Une crise se propage, s'aggrave ou se résout par la circulation de messages, qu'il s'agisse d'alerte, de panique, d'ordres ou de contre-ordres, de discours rassurants, de communiqués, d'interpellations. Leur portée, leur vitesse, leur adaptation ou leur capacité d'émerger du bruit ambiant sont des facteurs décisifs dans un sens ou dans l'autre. En corollaire, se pose la question de la détection de la crise (donc des « signaux faibles », donc de la vigilance pour détecter en situation de surinformation quels messages sont vraiment significatifs et valent alerte)

    Une crise est toujours crise de savoir : ce que l'on sait (ou ce que l'on aurait dû savoir), la façon dont on interprète des données éparses et parfois contradictoires en termes de danger et opportunité, la manière de donner forme à ses connaissances forcément parcellaires de la situation pour se projeter vers l'avenir.

    Une crise implique des informations sous forme de programmes ou d'instructions, bien ou mal exécutées qui en déterminent la genèse et la solution.

    - Enfin et surtout une crise est toujours une crise d'image. La crédibilité de l'organisation en crise, sa réputation qui fait qu'on lui fait plus ou moins confiance pour dire la vérité, prendre les mesures appropriées, la perception qu'en ont les autres acteurs, la représentation qu'en donnent les médias.. , autant de facteurs qui ne sont pas des conséquences mais des composantes de la crise. Et, bien sur, en retour la crise et son traitement auront un effet sur l'image qui émanera de cette organisme ou entreprise, y compris auprès de ses membres.

    Il y a crise (ou sentiment de crise) quand on ressent que « plus rien ne sera comme avant » : elle porte sur la nature même de l'organisation qui peut en être modifiée, ou du moins sur le fonctionnement de ses règles qui sera remis en cause au présent et dans son avenir.
    Cela n'a de sens que par rapport à la notion de norme, de routine, de prévisibilité, de code. D'où la question de l'issue de la crise.

    Elle se transformera en danger durable ou opportunité ( principe du : ce qui ne me tue pas me rend plus fort) pour l'organisme tout entier

    En même temps, il faut distinguer la notion de crise de celle de risque (même si la seconde est presque toujours la conséquence du premier).

    Le risque est la rencontre d'une probabilité avec un dommage : tel ou tel événement malheureux a plus ou moins de "chances" de se produire.

    Initialement le risque est l'écueil qui menace les navires, puis prend le sens d'un danger imprévisible et exclusif de la faute humaine. Le risque, exalté par la philosophie libérale comme rançon du succès, se manifeste souvent sous la forme de l'accident, du malheur qui survient de façon brusque, et surtout de l'accident industriel. La multiplication des machines, des vitesses, des forces en action, des contacts humains, des innovations., semblent d'abord nécessairement porteuse de la possibilité de tels malheurs. Elles s'ajoutent aux risques inhérents à la vie : maladie, chômage, vieillesse...

    Mais cette possibilité peut être réduite de deux façons Soit par la prévoyance (que l'on recommande particulièrement aux classes pauvres pendant longtemps) renforcée par la prévention (perfectionnement des moyens d'agir sur les causes des risques). Soit le risque dont on sait qu'il est soumis à des règles de probabilité peut être mutualisé et assuré (que ce soit par l'individu ou par l'État Providence). Une grande partie de notre système de protection sociale est fondé sur la seconde solution et sur sa logique qui est celle de l'assurance : le risque plus ou moins statistiquement prévisible et plus ou moins destiné à diminuer avec le progrès peut être réparti pour être supportable. Ou au moins compensé en partie.

    Vers la fin du XX° siècle se propage la notion du « zéro risque » . Nos sociétés qui sont objectivement de moins en moins dangereuses souffrent pourtant d'une perception subjective ou d'une aversion au risque que ne connaissaient pas nos ancêtres qui vivaient bien moins longtemps et considéraient épidémies, guerres ou accidents comme choses presque naturelles

    Notre société s'est donc longtemps placée dans une perspective de protection croissante des individus, de maîtrise de la techno-science et de prédictibilité. Or voici qu'il est question d'une culture ou d'une société "du risque", comme si, après la répartition des biens (sociétés industrielles libérales contre sociétés communistes) ou après la répartition de l'information (cela ce fut le bref fantasme de la société dite du savoir), la question cruciale était celle du partage de l'insécurité et du malheur entre les pays, les générations ou les individus. Du triomphalisme (demain un monde meilleur.) à l'idéal du moindre mal : le moins de danger, le moins de discrimination, le moins de contrainte, le moins de perturbation des équilibres naturels ou autres.

    Pour une part, cette évolution s'explique par des facteurs objectifs, notamment de spectaculaires catastrophes « révélatrices » des années 80/90, mais elle reflète aussi une évolution des esprits : aversion au risque, obsession de la figure de la victime, judiciarisation des rapports sociaux. Notre perception du risque et de sa réalité est largement déterminée par les médias et par l'influence de groupes d'experts ou d'autorités morales : elle constitue un enjeu politique majeur.

    Cela soulève trois paradoxes, notamment à travers les controverses qui entourent la notion de précaution :

    - Un paradoxe du temps : celui de la décision et de l'urgence s'oppose au temps long, de la chaîne des conséquences enchevêtrées, surtout dans le domaine écologique ou celui des conséquences sur la santé (cf l'amiante). Notre monde de l'éphémère est aussi obsédé par la crainte du futur envisagé comme remords virtuel.
    - Un paradoxe cognitif : notre exigence de prouver, si possible en amont, l'innocuité de toute action entreprise s'oppose à la complexité du futur, une complexité que la science augmente plus qu'elle ne la diminue. Nous pensions que nous irions vers la réduction de l'incertitude par la science, nous découvrons à la fois que la science est porteuse de risque et qu'elle n'est pas toujours en mesure de prédire les dangers futurs qui résultent des innovation.
    - Un paradoxe éthique : le crainte d'être complice d'un dommage ou d'une
    violence, fut-ce par ignorance devient une valeur cardinale. Or cet idéal du respect et de l'innocence fait regarder tout aléa comme un scandale, mais dans la mesure où il suppose un contrôle accru, il mobilise une puissance technique qu'il dénonce par ailleurs.
    Mais tout cela implique un quatrième paradoxe :
    l'aversion au risque, la recherche de la précaution ou de la réduction du risque sont intrinsèquement source de crises.
    Plus nous sommes conscients des risques, plus nous abaissons le seuil de ce qui paraît inacceptable ou scandaleux, plus nous sommes déterminés à supprimer les facteurs qui peuvent déclencher le risque ou nous efforçons d'en atténuer les conséquences, plus nous sommes obsédés par la sécurité, plus nous multiplions les systèmes d'alerte, plus nous accroissons la probabilité des crises allant depuis la réaction d'une organisation qui se sent menacée dans son image et sa réputation jusqu'à une franche panique.

    Nous systèmes sont mal préparés aux risques qui nous préoccupent désormais prioritairement : des catastrophes, des ruptures brusques d'un ordre stable. Dès la fin des années 70, Seveso (76), l'Amoco-Cadiz ou Three Mile Island (78) changent les mentalités. Les risques technologiques majeurs (même si, dans ces trois cas, il n'y a eu aucun mort) passent vite au premier plan.

    Leur première caractéristique est leur imprévisibilité en dépit de la multiplication des systèmes d'alerte.

    La seconde, d'impliquer à un degré ou à un autre la faillite d'un système de contrôle, de suivi (et d'information du public sur la vérité des dangers encourus).

    Les nouveaux risques sont pour une large part informationnels. Après coup, il semble évident qu'on aurait dû calculer, qu'on ne pouvait pas ne pas prévoir, mais avant personne n'avait rien vu venir. Dans tous les cas on exige le renforcement de mécanisme d'évaluations, sécurisation traçabilité, en attente d'une autre catastrophe qui prouvera à son tour l'impossibilité du zéro défaut et nourrira le sentiment — pourtant terriblement subjectif — d'une fragilité générale.

    La peur de l'accident de type Seveso, Tchernobyl, ou de l'épidémie (Sida, vache folle.) se propage...Encore faudrait-il relativiser le point de comparaison : les pestes médiévales, les accidents industriels du XIXesiècle ?

    Les nouveaux risques qui nous préoccupent tant, à tort ou à raison, présentent des caractéristiques :

    - Ils sont liés à des inventions scientifiques (OGM, énergie atomique) ou à la découverte de relations causales jusque-là inconnues (HIV et le SIDA, prion et la maladie de Creutzfeldt-Jakob). Du coup, le tribunal du risque convoque la science à plusieurs titres : parfois comme plaignante (lorsqu'elle révèle ou mesure un risque encore imperceptible au sens commun), souvent comme accusée (elle a produit des monstres ou minimisé des dangers), comme enquêtrice (on lui demande de chiffrer le risque ou au moins d'en confirmer la possibilité) et comme réparatrice (elle doit produire des solutions).

    - Il ne s'agit pas de calculer une probabilité, sur la base de séries statistiques avérées comme, par exemple, nous pouvons estimer nos « chances » d'avoir un accident de voiture, ou d'attraper un cancer en fumant voire les risques qu'un système de surveillance subisse une défaillance. Le doute porte sur une relation de causalité, sur l'existence du risque et non sur la répartition statistique de fréquences observables ni sur des corrélations t quantifiables. La viande anglaise propage ou pas la maladie de la vache folle, il y a ou pas déforestation pour cause de pluies acides ; et il faut choisir. C'est la possibilité qui est douteuse, pas son degré de vraisemblance.

    - -La question se pose souvent de façon binaire : faut-il ou non laisser faire, tel produit est-il ou pas cancérigène ? Du coup, il entraîne une exigence de réponse immédiate (interdire ou pas la diffusion de sang qui pourrait être contaminé, par exemple) à des questions déterminées par un futur non-maîtrisable. Par contraste, les conséquences se révèlent soit définitives (puisque irréversibles), soit excédant par leur durée, leur complexité et leur enchevêtrement toute capacité de calcul. Et les interactions écologiques se combinent avec les effets d'inertie de la technologie : celle-ci, tel un anti¬choix ferme des possibilités d'alternative ou de retour à mesure qu'elle se développe. La chaîne des conséquences s'allonge et raccourcit celle des interventions et des anticipations.

    - Ce monde hypothétique est en outre controversé : ni les théories scientifiques, ni les points de vue des acteurs ne sont unanimes.

    - La répartition du risque est tout sauf égalitaire. C'est vrai dans le temps (pour les générations futures) et dans l'espace : le pays X peut souffrir de la pollution produite par le pays Y, ou encore la délocalisation renvoie les dangers là où on n'en retire guère de profit. Le partage de la catastrophe est aussi discuté que sa vraisemblance.


    Résultat paradoxal: l'ignorance des conséquences semble proportionnelle à leur gravité. La prudence scientifique répugne à exclure toute possibilité de catastrophe. D'où la tentation d'exiger le renversement de la preuve : ne plus considérer l'absence de démonstration d'un danger comme un indice d'innocuité ou comme permission de faire, mais exiger la certitude que le scénario du pire est impossible.
    Poussé à l 'absurde, cela équivaut, avant toute initiative, à attendre la démonstration de l'absence de toute possibilité d'un effet négatif même indirect. Une telle preuve est impossible à administrer, à la fois parce qu'il faut bien arrêter quelque part la chaîne des conséquences envisagées sous peine de fuite vers l'infini, et parce qu'il n'y a pas moyens d'échapper au problème de la connaissance future. La réduction d'incertitude à venir, ou la contestation ultérieure des hypothèses de départ, la vraisemblance de l'interférence de facteurs encore à venir, l'éventualité de découvertes de la techno-science, tout cela constitue un cycle affolant.

    La douteuse suffisance du prophète de bonheur justifiait sa direction éclairée ; l'incertitude assumée du prophète de malheur lui confère un droit de censure.

    Dans les deux cas, l'instabilité du présent devient un motif de le confier à un avenir inconnu. Et les stratégies de l'information, y compris les plus manipulatoires, prolifèrent à mesure que s'éloigne l'espérance d'une calculabilité générale.

    Source : Le site de Francois Bernard Huyghe: http://www.huyghe.fr/
    Last edited by Etienne; 19-10-10 at 10:38 AM.

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