Nous avons décidé de reprendre sous forme de brochure le texte sur La tactique du Comintern (l’Internationale communiste) que la revue du Partito Comunista Internazionalista. À notre connaissance, ce texte ne fut jamais traduit en français. Il est en anglais sur le site du groupe « bordiguiste » qui publie The International Communist Party aux États-Unis et Il Partito Comunista Internazionale en Italie [4]. Nous l’avons « découvert » suite à sa traduction en espagnol par le groupe Barbaria [5]. Cette découverte et traduction tardives manifestent en elles-mêmes une faiblesse – un manque – dans l’indispensable réappropriation historique non seulement de notre propre groupe mais aussi du camp prolétarien d’aujourd’hui, du moins en langue française. Nous avons donc décidé de le publier dans notre revue en reprenant les versions espagnole et anglaise disponibles et de le traduire en français à partir de ces dernières. La reproduction du texte commença dans Révolution ou guerre #25 jusqu’au numéro 31 – à l’exception du numéro 30 du fait de l’actualité et nos priorités d’intervention. Malheureusement, il faut reconnaître que notre traduction dans la revue n’est pas très bonne d’autant que les versions espagnole et anglaise à notre disposition comportent des erreurs, des incompréhensions d’ordre politique et même des contre-sens. Dans l’urgence et la précipitation, nous avons négligé la précision et la vérification des traductions. La version française que nous publions dans cette brochure diffère donc de celle publiée dans notre revue et, nous l’espérons, l’améliore.

Pourquoi estimons-nous ce texte important au point de dédier des efforts conséquents pour le faire connaître ? Et pourquoi pensons-nous que sa méconnaissance, du moins en langue française, est une faiblesse du camp prolétarien dans le combat pour la «réappropriation historique» du mouvement ouvrier et communiste ? D’abord parce qu’il retrace tout un pan de l’histoire du mouvement ouvrier du point de vue de la Gauche communiste, c’est-à-dire du point de vue de classe, qui est devenu relativement méconnu par les jeunes, et malheureusement très souvent aussi des moins jeunes générations. Ensuite, parce qu’il illustre comment il est non seulement indispensable, mais aussi possible, de maintenir sans férir les principes marxistes et de classe et de les décliner sous forme d’orientations et mots d’ordre politiques aussi dans les périodes de recul historique, y compris de contre-révolution. Bref de maintenir une activité et intervention « de parti » même lorsque les forces communistes et leur écho sont ultra-minoritaires, même lorsqu’elles en sont réduites à n’être que des petits groupes, voire des cercles isolés, même lorsque leur intervention semble ne pas pouvoir rencontrer de succès immédiat [6]. En ce sens, ce texte complète, voire fait partie des textes programmatiques propres à la Gauche d’Italie, tels les thèses de Rome et de Lyon pour ne citer que celles-ci. Il illustre leur déclinaison du plan théorique au plan politique, ou encore leur concrétisation politique et militante, dans le cours même de la lutte des classes des années 1920 et 1930.

L’isolement international de la Révolution russe

Le chapitre sur La question russe fournit des éléments historiques sur l’évolution du cours révolutionnaire en Russie permettant au lecteur de 2025, qui ne connaîtrait pas bien l’histoire de la Révolution russe, de s’y retrouver quelque peu. Néanmoins, peut-être est-il nécessaire de faire un rapide rappel historique des années qui suivent la Révolution russe de 1917. Après celle-ci tous les révolutionnaires, au premier rang le parti bolchevique, savaient que la révolution en Russie ne pourrait survivre qu’à la condition que la révolution s’étende internationalement, à commencer par l’Europe. La vague révolutionnaire internationale qui précipita la fin de la guerre impérialiste, telle la grève de masse de centaines de milliers d’ouvriers en Autriche et en Allemagne en janvier 1918 – deux mois après l’insurrection russe et en pleine guerre –, parcourut tous les continents, jusqu’à l’Amérique du nord et du sud – la grève de masse de Winnipeg au Canada ou encore la Semaine tragique en Argentine, les deux en 1919. Malheureusement, la révolution prolétarienne ne s’étendit pas et la Russie révolutionnaire resta isolée malgré plusieurs tentatives, celles de janvier 1919 à Berlin, suivie d’autres en Allemagne, ou encore l’éphémère révolution en Hongrie de mars à août 1919 et les grèves ouvrières massives d’occupation des usines de 1919-1920 en Italie. Ce fait, en soi, rendait impossible l’émergence du communisme dans le pays, qui ne peut être instauré qu’après la disparition du mode de production capitaliste à l’échelle mondiale. « Le socialisme dans un seul pays » est impossible. Il est une aberration et une abomination du point de vue théorique « marxiste » et une trahison du point de vue des principes de classe, celui de l’internationalisme prolétarien en particulier. L’absence d’extension de la révolution renforça d’autant plus l’action des forces de la contre-révolution internationale en Russie même. L’ensemble des grandes puissances impérialistes poussèrent, favorisèrent, reconstituèrent, armèrent et soutinrent – quand elles n’intervinrent pas elles-mêmes directement – les armées blanches constituées à partir des restes de l’armée tsariste. Il en résulta une guerre civile effroyable et dévastatrice et une situation catastrophique en Russie après sept ans de destruction et de guerre quasi ininterrompue. En 1920-21, la guerre civile se terminant sur la victoire de l’armée rouge, la famine est générale en Russie. Des révoltes paysannes et des grèves ouvrières, à Petrograd en particulier, auxquelles succéda la révolte de Cronstadt [7], éclatèrent dans tout le pays. C’est dans ces conditions que le parti bolchevique adopta la Nouvelle Politique Économique (NEP) [8]. Pour Lénine, toujours fidèle aux principes de l’internationalisme prolétarien et du communisme, le problème de la Russie prolétarienne restait le même : « tant que la révolution n’a pas éclaté dans d’autres pays, il nous faudra des dizaines d’années pour nous en sortir [9]. »

En 1926 où commence l’historique du Comintern qui suit, même si la NEP a permis à la production russe de retrouver ses niveaux de… 1913 et en particulier de nourrir la population, la situation économique continue à rencontrer de grandes difficultés. Dans le même temps, et alors que les menaces prolétariennes ont reculé [10], le capitalisme international sort des difficultés propres à l’après-guerre, telles la démobilisation de millions de soldats et la ré-adaptation des appareils de production à une situation de paix. L’Internationale communiste analyse alors que la situation du capitalisme s’est « stabilisée » et que la perspective révolutionnaire en est repoussée d’autant. La prolongation de l’isolement international de la Russie prolétarienne, l’attente chaque fois déçue de l’extension révolutionnaire, ne pouvait que provoquer et exacerber toujours plus des contradictions. Il en est deux en particulier qui sont du même ordre : en Russie même, celle entre les intérêts immédiats du prolétariat et des masses frappés par la misère et la famine d’un côté et l’État nouvellement et difficilement établi en charge de la « cohésion minimale » de la société de l’autre… et qu’il fallait maintenir à tout prix dans l’attente du succès d’une insurrection ouvrière dans un autre pays ; à l’échelle mondiale, celle entre les intérêts du prolétariat international, lutter contre sa propre bourgeoisie, et ceux de ce même État, celui des soviets, contraint à des concessions, économiques d’abord, puis politiques, avec les États impérialistes, en l’absence d’extension révolutionnaire internationale. Évidemment, ces contradictions eurent leurs reflets plus ou moins directs au plan politique au sein du parti bolchevique et de l’Internationale. En Russie, la fraction dite de Boukharine de janvier à mai 1918, l’Opposition ouvrière en 1919, le groupe de Centralisme démocratique – ou encore dit « décistes » –, en sont les plus marquants. La première s’opposa à la signature du traité de paix de Brest-Litvosk avec l’Allemagne (février 1918). La seconde s’éleva contre les effets sur les conditions de travail, en fait l’exploitation accrue faite aux ouvriers pour assumer la production pour les besoins de la guerre civile. Le troisième critiqua la bureaucratisation du parti et des soviets [11] et ses effets sur la « démocratie » en leur sein. De plus, la situation catastrophique et désespérée de la Russie eut aussi comme conséquence une division du parti russe telle que son 10e congrès de 1921, celui-là même qui adopta la NEP, prit la décision d’interdire les fractions en son sein. Après la répression sanglante de Cronstadt, cette interdiction des fractions marqua de fait un pas important dans l’involution de la vie politique au sein du parti russe et de l’Internationale.

C’est avec plus de retard que les contradictions que nous avons mentionnées précédemment, entre intérêts du prolétariat international et de l’État en Russie, se reflétèrent dans l’Internationale. Les deux premiers congrès, 1919 et 1920, s’étaient concentrés sur l’établissement des positions programmatiques de l’IC et sur la rupture avec la 2e Internationale et la sociale-démocratie sous toutes ses formes dans la perspective de l’éclatement de la révolution dans d’autres pays. Le troisième et quatrième congrès commencèrent à exprimer la prise en compte du report de la perspective révolutionnaire immédiate et de la « stabilisation » du capitalisme. Dans ces conditions, pour tous au sein de l’IC, il s’agissait d’établir une position d’attente, ou ligne de défense, arc-boutée sur le maintien de la dictature du prolétariat en Russie jusqu’à la réactivation de la dynamique révolutionnaire internationale. Cette situation, si elle devait perdurer, et elle perdura, ne pouvait tôt ou tard que faire diverger les intérêts du prolétariat international, passant par le développement de la lutte de classe international contre chaque bourgeoisie nationale, et les intérêts de l’État dit prolétarien, à la recherche aussi de la stabilisation de la situation économique dans la Russie isolée, en particulier par l’établissement de relations économiques et politiques avec les puissances capitalistes.

Dès le troisième congrès, apparaît la tactique du front unique. Elle vise à établir des alliances avec la sociale-démocratie que les deux premiers congrès avaient pourtant clairement dénoncée comme étant devenue une force contre-révolutionnaire – ce qui avait été largement vérifié par sa répression sanglante du prolétariat en Allemagne et, en particulier, les assassinats délibérés de Rosa Luxemburg et de Karl Liebneckht. Cette tactique essaie de donner une réponse au recul de la perspective révolutionnaire internationale et à l’isolement prolongé de la Russie. Elle vise à desserrer l’étau international qui s’exerce sur l’État du prolétariat en tentant d’élargir les soutiens politiques à la Russie dans les autres pays. Mais, cette nouvelle tactique est une réponse d’ordre opportuniste dans la mesure où elle fait une concession de principe et, de fait, freine et diverge avec le développement et le succès des luttes ouvrières en Occident.

Deux Gauches s’opposèrent à cette tactique défendue par Lénine et Trotski : la Gauche germano-hollandaise, le KAPD allemand, et le Parti communiste d’Italie dirigé alors par la Gauche derrière la figure de Bordiga. La première [12] fut amenée très rapidement à remettre en cause le caractère prolétarien de la révolution russe, comprise comme une révolution bourgeoise du fait de l’arriération économique de la Russie. Mais, c’est surtout la Gauche d’Italie qui s’éleva contre la politique de front unique – et aussi contre la participation électorale et le parlementarisme – au sein de l’Internationale. En continuité avec l’opposition au front unique, la Gauche d’Italie s’opposa et critiqua la formule de « gouvernement ouvrier » en lieu et place de « dictature du prolétariat », la première portée par le parti allemand, le KPD, et soutenue par l’Internationale. Cette confusion opportuniste entre les deux mots d’ordre eut des conséquences catastrophiques en Allemagne jusqu’à l’insurrection d’Hambourg en 1923. En outre, l’opposition au front unique et sa fidélité à la critique de l’Internationale (cf. les thèses du 1er congrès sur la démocratie) de la démocratie bourgeoise amena la Gauche d’Italie à rejeter toute alliance anti-fasciste au nom de la défense de la démocratie tout en opposant une ligne de classe face à Mussolini.

La maladie de Lénine à partir de 1922 et sa mort en janvier 1924 correspondirent au surgissement au sein de la direction du parti d’une « troïka » composée – secrètement dans un premier temps – de Zinoviev, Kamenev et Staline, et dont l’objet était d’écarter Trotski. Elle exprimait en grande partie le poids toujours plus grand de la bureaucratie qui s’identifiait à l’État et visait à s’imposer contre tout ce qui tendait à s’y opposer – au premier chef le prolétariat en tant que classe. À cette époque, Zinoviev président de l’IC lance la campagne opportuniste dite de «bolchevisation» des partis communistes qui fut adoptée par le 5e congrès (1924) et à laquelle la Gauche d’Italie s’opposa.Outre la substitution des sections du parti sur une base géographique par les « cellules d’entreprise » qui se base, de fait, sur l’usine, voire la corporation, la bolchevisation s’accompagnait d’une pratique disciplinaire face à toute opposition, telle l’interdiction des fractions, en lieu et place de la confrontation politique ouverte, ce qui ne pouvait qu’affaiblir l’unité politique réelle du parti et nuire à sa vie politique interne [13]. C’est tout naturellement que les oppositions de gauche, y compris la Gauche d’Italie qui est déjà de fait une fraction – formellement constituée en 1928 à Pantin, dans la banlieue de Paris –, voient dans Trotski la figure qui peut incarner et cristalliser l’émergence d’une opposition de gauche conséquente au sein de l’Internationale et autour du rejet du « socialisme en seul pays » – que Staline commence à introduire dès 1924 – et pour la défense de l’internationalisme prolétarien. Pour autant, il est déjà clair que Trotski et la Gauche d’Italie n’ont pas les mêmes positions sur le front unique, la participation électorale et sur la réalité du caractère « socialiste » de l’économie russe.

Réappropriation historique

La contribution de Vercesi revient donc sur toute l’expérience qui va de 1926 à 1940 ; c’est-à-dire la période qui suit la fin de la vague révolutionnaire internationale de 1917 à 1923 que nous avons grossièrement et imparfaitement résumée précédemment. La « périodisation », marquée par les chapitres, de l’entre-deux guerres est utile pour comprendre le processus même de la dégénérescence de l’IC en parallèle à la succession de défaites chaque fois plus profondes et sanglantes que le prolétariat international connaît – le plus souvent du fait de l’IC elle-même, de ses erreurs, puis de ses trahisons. Le texte permet de rappeler ou de faire connaître le combat mené par la Gauche d’Italie contre la dégénérescence de l’IC et des partis communistes ; combat qui diffère très vite, puis s’oppose ensuite, à celui mené par Trotski et l’Opposition de gauche. À la différence des autres gauches communistes, tout particulièrement de la Gauche germano-hollandaise, la Gauche d’Italie « ne jette pas le bébé avec l’eau sale du bain ». Elle ne rejette pas le caractère prolétarien de la Révolution russe d’octobre 1917 [14] du fait des difficultés liées à la guerre civile et à l’isolement de la Russie prolétarienne ; ou du fait de la dégénérescence opportuniste au sein de la Russie de la dictature de classe, du parti bolchevique et de l’IC dans un second temps ; ou encore du fait de la contre-révolution stalinienne dans un troisième.

Les chapitres relèvent très clairement les principales batailles et défaites que le prolétariat international et ses fractions politiques de gauche subissent jusqu’à 1940 et la guerre. Ils montrent comment l’IC devient toujours plus le principal agent du recul historique du prolétariat, de ses défaites, puis de la préparation à la guerre. La période du « comité anglo-russe » qui correspond à la grève en masse en Grande Bretagne de 1926, voit le Comintern (l’IC) appeler le prolétariat dans le pays à se ranger derrière la direction syndicale des trade-unions et ainsi favoriser l’échec du mouvement. Ensuite, La question russe revient sur la défaite de l’Opposition de gauche et de son dirigeant international le plus éminent, Trotski, au sein du parti bolchevique russe face au stalinisme en 1927 – rappelons ici que la plupart des oppositions de gauche et la Gauche d’Italie elle-même sont exclues dès 1926 de l’IC et des partis communistes.

La question chinoise expose la tragédie du prolétariat révolutionnaire en Chine en 1927 du fait de la politique opportuniste de l’Internationale. On peut dire aujourd’hui que le massacre de l’insurrection de Shanghai et du prolétariat chinois marque le dernier acte, sanglant, de la vague révolutionnaire internationale que la Révolution russe avait entamée et déclenchée en 1917. La période qui suit la fin de la vague révolutionnaire et qui va jusqu’aux grèves de mai-juin 1936 en France et en Belgique, et à la Guerre d’Espagne, est moins connue. Les tactiques et mots d’ordre adoptés par l’IC au cours de ces années marquent bien le tempo et le processus historique en cours entre la bourgeoisie et le prolétariat. La contribution de Vercesi montre comment il y eut deux moments : le premier où l’IC, après avoir adopté la théorie du « socialisme en un seul pays » et ainsi trahi le principe de l’internationalisme prolétarien avance la tactique dite de « l’offensive et du social-fascisme » de 1929 à 1934. Cette période est celle ou, sous couvert d’un langage de gauche, voire gauchiste, «classe contre classe», l’IC fait de la social-démocratie l’ennemi principal et participe de la montée du nazisme en Allemagne – dernier acte de la défaite définitive du prolétariat allemand et première ouverture du cours vers la guerre impérialiste généralisée – jusqu’à parfois appeler à faire grève au côté des nazis !

Une fois le fascisme et le stalinisme, formes extrêmes de la contre-révolution internationale, solidement installés en Allemagne et en Russie, La Tactique de l’anti-fascisme et du Front Populaire de 1934 à 1936 marque l’avant-dernier pas, celui de la défaite définitive du prolétariat des pays occidentaux « démocratiques », en France et Belgique en particulier, avant La guerre d’Espagne, prélude à la Seconde Guerre impérialiste mondiale de 1936 à 1940.

En exposant et dénonçant les différentes tactiques adoptées par l’IC face aux événements et le rôle actif qu’elles ont joué dans l’avancée de la contre-révolution et le déchaînement de la guerre généralisée, le texte expose « en miroir » l’alternative de classe et les orientations que la Gauche d’Italie fut la seule à véritablement avancer à chaque étape du cours historique menant de 1926 à 1940. Contrairement à ce que d’aucuns seraient tentés de croire, quand ils n’en font pas une théorie en soi, pour les révolutionnaires l’heure n’était pas au simple repli sur soi pour tirer le bilan de la vague révolutionnaire et de l’expérience russe « en chambre » en attendant le retour du prolétariat sur l’avant-scène de l’histoire. Les communistes ne pouvaient être indifférents au sort de leur classe dans la pire des périodes qui venait. Le texte de Vercesi nous enseigne que l’ampleur et la profondeur de la contre-révolution auraient pu être limitées par l’action même du prolétariat sous la direction des fractions de gauche de l’IC ; c’est-à-dire en reprenant ou adoptant leurs orientations et mots d’ordre immédiats, loin des aventures gauchistes que proposaient le trotskisme d’alors et d’autres oppositions de gauche. L’issue dans la guerre généralisée n’était pas inéluctable. Les mots d’ordre et orientations spécifiques que la Gauche d’Italie avançait auraient pu permettre de dresser des lignes de défense rassemblant les masses les plus combatives du prolétariat – elles étaient encore nombreuses jusqu’au milieu des années 1930 comme le montrent «l’insurrection de Vienne» en Autriche en 1934, les grèves françaises et belges de 1936 et l’insurrection ouvrière dans les principales villes espagnoles contre le coup d’état franquiste de juillet 1936. Maintenues et unies sur leur terrain de classe, sur des revendications élémentaires d’ordre économique, voire politique, l’ampleur et la profondeur du recul historique eut été moindre. Le prolétariat international aurait pu se positionner sur une ligne de défense et d’attente entravant d’autant la « solution » capitaliste au drame historique : la guerre ; et en préservant la condition centrale pour la relance de son combat révolutionnaire : son unité de classe.

En ce sens, loin de se situer sur une position gauchiste ou aventuriste comme Trotski, qui voyait en 1936 la révolution à l’ordre du jour en France et en Espagne après avoir prôné l’entrisme dans les partis socialistes (!), la Gauche d’Italie essayait, et réussit selon nous, à assurer une ligne politique tactique en lien et cohérence avec les principes de classe – l’internationalisme, la dictature du prolétariat et l’unité même de la classe mise à mal par le stalinisme et la contre-révolution. L’unité de classe fut tout autant bafouée par le stalinisme que par le trotskisme – malheureusement y compris par le KAPD, ancêtre de la Gauche germano-hollandaise – comme l’illustre tout particulièrement les positionnements des uns et des autres sur la question syndicale, en particulier sur la scission syndicale. Nous y revenons ci-après.

Réappropriation théorico-politique

Mais ce serait passer à côté des enseignements politiques profonds de la contribution que d’y voir un texte d’intérêt uniquement historique. Il ne s’agit pas non plus de réduire cette contribution à un simple moyen de justification post-festum du combat de la Gauche communiste d’Italie pour légitimer sa revendication aujourd’hui. L’« historique » de toute la période souligne un point de rupture fondamentale d’ordre principiel dans l’évolution de l’État de la dictature du prolétariat en Russie et, en conséquence, de l’IC qui est, bien souvent, sous-estimée ou ignorée par une grande partie des forces du camp prolétarien, voire de la Gauche communiste elle-même. Cette rupture s’opère entre la tactique opportuniste du front unique adoptée dès le 3e congrès de l’IC en 1921 et largement confirmée au 4e en 1922 et la tactique adoptée lors de la grève générale au Royaume Uni avec le «comité anglo-russe». Entre les deux, a lieu l’échec, dramatique et pitoyable à la fois, de l’insurrection allemande de 1923 [15] – en fait il s’agissait plus d’un putsch aventuriste que d’une véritable insurrection prolétarienne. Nul doute que cette lamentable aventure, menée et décidée à la fois par la direction du parti allemand et l’Internationale comme un tout, vient clore et surtout sanctionner la faillite – du point de vue du prolétariat – de la tactique opportuniste du front unique et des « gouvernements ouvriers », que la Gauche d’Italie fut seule à combattre au sein de l’Internationale : « Entre le Front Unique et le Comité Anglo-Russe, la rupture est sans équivoque, brutale. Le premier s’inscrit dans le cadre des termes classiques de l’antagonisme capitalisme-prolétariat (le prolétariat agissant à travers le parti de classe et l’État révolutionnaire). (…) Le Comité anglo-russe, est dans le cadre de la formule de Boukharine, qui affirme que sa justification réside dans la défense des intérêts diplomatiques de l’État russe. Diplomatiques, parce qu’il ne s’agit pas d’une bataille militaire limitée à des événements ponctuels, mais d’un processus politique global. L’approche programmatique ne se situe plus dans le cadre « capitalisme-prolétariat », mais dans celui de « État capitaliste-État soviétique ». »

Loin de réduire la montée de la contre-révolution en Russie et la dégénérescence de l’Internationale à un « méchant Staline avide de pouvoir », quand il ne s’agit pas de Lénine lui-même, la mise en évidence de ce point de rupture a le mérite d’une part de rejeter toutes les critiques « pseudo-radicales », souvent d’ordre conseilliste pour ce qui a trait au camp prolétarien, qui voient dans le parti bolchevique l’origine et le facteur de la dégénérescence. Mais surtout, elle pose de manière critique la question théorique, et y répond au moins en partie, du rapport entre l’État de la dictature du prolétariat et de la période de transition du capitalisme au communisme d’une part et le prolétariat international et son devenir révolutionnaire de l’autre. Et de manière indirecte pouvons-nous dire, nous trouvons aussi plusieurs questions, dont celle de la nature de classe de mode de production encore en vigueur lorsque la dictature de classe s’impose dans un pays isolé ; ou encore celle du rapport du prolétariat avec « son » État.

Pour la Gauche germano-hollandaise et d’autres, malheureusement aussi pour une partie de la Gauche communiste d’aujourd’hui, y compris certains courants ou organisations se réclamant de la Gauche d’Italie, la Révolution russe est soit une révolution « double », bourgeoise et prolétarienne, soit totalement bourgeoise, puisque visant au développement du capitalisme – d’État – dans un pays économiquement arriéré. D’autres, bien que reconnaissant le caractère prolétarien d’Octobre 1917, situent la dégénérescence dès les lendemains de la prise du pouvoir « par Lénine et les bolcheviques » et leurs erreurs – réelles ou supposées. Parmi celles-ci, il en est trois qu’il convient de relever rapidement ici car elles éclairent, par opposition, la méthode et les positions défendues par la Gauche d’Italie.

La première serait le fait que le parti bolchevique se serait empressé de se substituer aux soviets – aux conseils ouvriers – et de les vider de toute responsabilité politique.
La seconde serait que la signature de la paix de Brest-Litvosk – février 1918 – mettant fin à la guerre avec l’Allemagne aurait trahi l’internationalisme et ouvert la voie au capitalisme d’État.
Enfin, la troisième erreur – ou trahison, c’est selon – aurait été l’adoption de la NEP en 1921 qui représentait une concession au capitalisme.

La première, la faiblesse croissante des soviets et leur extinction en tant qu’organes de la dictature de classe, n’a rien à voir avec une volonté dictatoriale pré-établie ou autre des bolcheviques. La réalité même de la lutte des classes dans la Russie de 1918 à 1920 dans un pays isolé, déjà ravagé par la guerre impérialiste, dévasté ensuite par la guerre civile, fit que la seule force organisée en capacité de maintenir un minimum d’ « ordre révolutionnaire » afin à la fois de défendre le pouvoir des soviets et de nourrir a minima la population, se trouva être le parti bolchevique et, par la suite, l’armée rouge constituée par Trotski. « Aucun appareil administratif capable de mobiliser les forces nécessaires à la formation de l’armée n’existait. Le Parti, révélant une fois de plus l’importance décisive de sa mission historique, dut suppléer l’État [16] La conséquence, elle-même lourdes d’autres conséquences, fut que la quasi totalité des forces du parti, de ses membres, c’est-à-dire la plupart des prolétaires les plus conscients qui l’avait rejoint avant octobre 17, furent appelés à prendre en charge la construction du nouvel appareil d’État, au risque de s’identifier à celui-ci si le processus révolutionnaire ne s’internationalisait pas et s’inversait – ce qui arriva [17]. Pour la seconde, il importe de relever l’alternative que la fraction dite de Boukharine qui s’opposait à la signature du traité de paix de Brest-Litovsk proposait au pouvoir des soviets, à la dictature du prolétariat : abandonner Petrograd aux armées allemandes et se retirer à l’Est tout en menant une guerre de guérilla ; c’est-à-dire en fait livrer le prolétariat révolutionnaire de Petrograd à la répression et au massacre systématique – comme ce fut le cas quelques mois plus tard en Allemagne, ou encore dans les régions reprises par les armées blanches durant la guerre civile. Autrement dit, sous la « phrase révolutionnaire », pour reprendre la formule de Lénine, nous avons le défaitisme et la liquidation de la dictature du prolétariat.

Enfin, pour la troisième, la NEP réintroduisait une certaine liberté de « marché » après les deux années dramatiques de la guerre civile qui avait causé des millions de morts du fait des massacres, de la famine et du typhus. Il s’agissait de relancer la circulation des marchandises produites par les paysans qui était bloquée suite aux réquisitions forcées de la période dite du « communisme de guerre », c’est-à-dire pour les impératifs drastiques de la guerre civile de 1919-1920. La position du parti bolchevique était très claire : « En gros, la situation est la suivante : nous devons satisfaire les besoins économiques des paysans moyens et accorder la liberté d’échange, sinon, puisque la révolution mondiale tarde, il est impossible, économiquement impossible, de maintenir le pouvoir du prolétariat en Russie [18]. »

Maintenir le pouvoir prolétarien en Russie dans l’attente de la révolution mondiale, telle est l’obsession des bolcheviques durant toutes ces années. Les critiques d’hier et d’aujourd’hui sur la question sont particulièrement significatives des degrés de compréhension ou encore des visions erronées de ce qu’est le capitalisme et sera le communisme – et de l’incompréhension, quand il ne s’agit pas de l’ignorance, de la critique de l’économie politique réalisée par K. Marx en particulier dans Le capital. La critique, voire la dénonciation de la NEP, non seulement fait fi des conditions misérables d’alors, de la paralysie de la production et de la circulation des marchandises, et de la famine généralisée, mais surtout elle laisse accroire que… le « socialisme dans un seul pays » était une possibilité – ou du moins que des mesures « socialistes » étaient une possibilité et même une nécessité dans la Russie prolétarienne isolée et dévastée. C’est précisément cette vision qui n’a rien de communiste et tout de l’opportunisme, et de la trahison de classe qui ne peut manquer de suivre, que Staline et la contre-révolution réussiront à imposer au prolétariat et au parti en Russie à partir de 1926, puis à l’Internationale comme un tout en 1928. Et c’est précisément aussi cette vision que la Gauche d’Italie combattit et que le texte de 1946-47 rappelle : « Le plan économique conçu par Lénine et adopté lors du 9e congrès du parti communiste russe en avril 1920 posait tout le problème sur la croissance de l’industrie de consommation : cela signifiait que l’objectif essentiel de l’économie soviétique était d’améliorer les conditions de vie des masses laborieuses. En revanche, la théorie des plans quinquennaux visait à poursuivre le développement de l’industrie lourde au détriment de l’industrie de consommation. Le débouché des plans quinquennaux dans l’économie de guerre et dans la guerre était donc tout aussi inévitable que pour l’évolution correspondante de l’économie dans le reste du monde capitaliste. »

Ici aussi, tout comme sur l’inversion du rapport État dit prolétarien et prolétariat international en faveur du premier et au détriment du second que le texte de Vercesi relève à propos du « comité anglo-russe » de 1926, il y a « inversion » du rapport entre les intérêts croissants propre au nouvel État isolé internationalement – le développement du capital national, l’industrie lourde en particulier – et les intérêts de classe du prolétariat – la production de biens de consommation. Nous avons à nouveau ici un rappel des principes marxistes et de classe face au problème théorique posé par l’introduction de la NEP, en particulier dans le rapport du prolétariat à l’État de la période de transition, dans le fait que le prolétariat reste classe exploitée et révolutionnaire y compris lors de sa dictature de classe (nous faisons abstraction ici de la réalité, à débattre, de ce qui pouvait rester de l’exercice effectif du pouvoir des masses prolétariennes dans leur ensemble et des soviets en 1920) et dans la non-identification des intérêts historiques et immédiats du prolétariat avec l’État de sa dictature de classe.

Il est enfin une autre question que le texte ne soulève pas car elle aurait semblé totalement incongrue et irresponsable aux membres de la Gauche et à laquelle Lénine avait répondu dans le débat de 1918 sur le traité de paix de Brest-Litovsk. Il nous semble important d’y revenir ici car elle vient en complément de notre propos et ressurgit régulièrement, encore de nos jours, du fait de certains se réclamant de la Gauche communiste. Les bolcheviques auraient dû quitter le pouvoir ce qui aurait évité qu’ils tombent dans l’opportunisme, puis dans la contre-révolution, et leur aurait permis de « sauver les principes » et de se prémunir du danger de dégénérescence opportuniste. En clair, ils auraient ainsi pu « garder les mains propres ». Ce fut un des arguments de la Fraction de Boukharine en 1918 et dans un certain sens d’une partie de la Gauche germano-hollandaise [19]. Cette position fait totale abstraction du processus même de la révolution dans la Russie et l’Europe d’alors. L’abandon du pouvoir aurait inévitablement précipité l’effondrement complet de l’appareil d’État déjà bien mal en point, avec les conséquences matérielles qui en auraient découlé pour les masses. Mais surtout, elle aurait ouvert la voie aux forces de la contre-révolution, aux armées blanches et des pays impérialistes déjà actives en Russie même et à un bain de sang à côté duquel celui de la Commune de Paris aurait paru insignifiant.

Cette vision, ou position, que nous qualifierons de défaitiste et liquidatrice est elle-même en rupture avec la position de principe sur le rapport parti-classe, telle que K. Marx la présente dans le Manifeste communiste : « Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers. Ils n’ont point d’intérêts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat. »

Il est encore d’autres questions, comme celle des « lois générales de l’évolution historique qui conduisent à une intervention croissante et totalitaire de l’État » dans la période impérialiste et en vue de la guerre généralisée, que nous ne pouvons pas commenter ici faute de place. À la lecture du rappel incomplet des positions et des apports de la Gauche d’Italie que nous faisons ici, le lecteur le relèvera avec nous : la contribution de Vercesi sur La tactique du Comintern de 1926 à 1940 synthétise aussi une grande partie des leçons et du bilan que les revues en italien Prometeo des années 1920-1930 et en français Bilan des années 1930 réussirent à tirer dans le cadre programmatique des deux premiers congrès de l’Internationale et du Parti communiste d’Italie, tels Le principe démocratique, les thèses de Rome de 1922 et de Lyon au 3e congrès du parti en 1926 [20]. Ce sont essentiellement ces leçons qu’elle a su tirer de l’expérience révolutionnaire des années 1917-1923 et de… la contre-révolution de plusieurs décennies qui l’a suivie, qui fondent le cadre programmatique des groupes communistes d’aujourd’hui et devront fonder demain celui du parti.

Revendication « exclusive des combats » de la Gauche d’Italie ?

Notre revendication historique de la Gauche d’Italie, telle qu’elle est présentée dans notre plateforme, est souvent mal comprise, quand elle n’est pas tout simplement combattue : « Parmi les différentes oppositions et fractions de gauche au sein de l’IC, puis des différents courants de la Gauche communiste des années 1930 à nos jours, tel le courant de la Gauche dite germano-hollandaise, le GIGC se reconnaît et se revendique du combat exclusif de cette Gauche dite italienne à partir des années 1920 jusqu’à nos jours [21]. » Cette présentation nous fournit l’occasion de revenir sur la méthode historique qui doit prévaloir dans toute démarche de réappropriation historique.

Nous reprenons à notre compte la contribution de Vercesi de 1946. Pourtant, elle défend des positions que nous ne partageons pas – ou plutôt que nous ne partageons plus aujourd’hui. Comment expliquer cette apparente contradiction ? Ces positions n’étaient pas fausses en soi, ou ne soulevaient pas de question de principe ou encore de méthode au moment où la Gauche les adopta dans les années 1930. C’est le développement même de la situation historique et la lutte des classes qui a changé les termes de ces questions et qui requiert aujourd’hui des réponses différentes et adaptées aux conditions concrètes de l’antagonisme entre les classes tel qu’il se pose de nos jours. Parmi ces questions, il en est deux en particulier sur lesquelles il convient de s’arrêter un moment : la question nationale et la question syndicale.

À propos de la Chine, Vercesi reprend la thèse, déjà avancée dans Bilan dans les années 1930, selon laquelle « le cadre historique de l’impérialisme financier du capitalisme (…) n’offre aucune perspective d’élévation des pays coloniaux et semi-coloniaux au rang d’États-nations indépendants. » [22] Il serait plus que superficiel de traiter par le mépris cette position qui semble aujourd’hui largement contredite par l’émergence de la Chine, de l’Inde et d’autres pays en tant qu’États capitalistes et impérialistes à part entière. Nous ne pouvons pas revenir sur la question théorique liée à la question nationale telle qu’elle se présenta à partir de la 1er Guerre mondiale et, surtout après la 2e, dans le cadre de cette présentation. Ni sur le cas particulier de la Chine qui, comme le souligne Vercesi en 1947, « peut disputer à la France le rang de quatrième ou cinquième puissance parmi les Cinq Grands. » Contentons-nous pour l’heure de relever que le maintien dans le « sous-développement » capitaliste du continent asiatique, et de la Chine en particulier, jusqu’aux dernières années du 20e siècle pouvait sembler vérifier, empiriquement, la thèse de l’impossibilité pour les pays de la « périphérie » du capitalisme de se développer et de pouvoir finir par rivaliser avec les principales puissances historique du capitalisme. Rappelons que c’est en grande partie sur cette thèse que se fondait – du moins pour beaucoup – la position de classe selon laquelle les luttes de libération nationale ne peuvent plus être que des moments des rivalités et conflits impérialistes, contrairement au 19e siècle, et que le prolétariat a tout à perdre à se laisser entraîner dans ces « guerres nationales ». Après la 2e Guerre mondiale, l’indépendance de l’Inde, des pays africains, ou encore le Cuba de Castro, venaient confirmer largement que l’indépendance ne débouchait pas sur le développement conséquent d’un capitalisme national, mais plutôt sur une nouvelle forme de soumission à l’impérialisme et sur une explosion de la misère pour des masses toujours plus nombreuses. Quant aux guerres de Corée et du Vietnam, moments aiguës de la rivalité entre les blocs impérialistes de l’Ouest et de l’Est, elles soulignaient tout particulièrement la terreur qui s’exerçait sur le prolétariat et les populations, la paysannerie pauvre en particulier, lors des guerres dites « anti-coloniales et de libération nationale ». Bref, l’impossibilité de « l’élévation des pays coloniaux et semi-coloniaux au rang d’États-nations indépendants » était largement vérifiée durant toutes ces décennies.

Alors comment expliquer l’émergence de la Chine comme principal rival économique et impérialiste de la première puissance américaine ? Il conviendrait de revenir sur la « globalisation », pour reprendre la terminologie bourgeoise, de la dernière décennie du 20e siècle et de la première du 21e pour comprendre à la fois comment l’accumulation du capital a pu se relancer comme jamais depuis 2000 et comment la crise revient avec force et violence, démultipliée, au plan mondial aujourd’hui. Au point qu’elle ne présente, du point de vue du capitalisme et de la classe bourgeoise, d’autre issue que la fuite en avant, aujourd’hui accélérée, dans la destruction massive de capital et une troisième guerre mondiale qui semble devenir inéluctable. Contrairement à la thèse de Vercesi dans ce texte et de Bilan, puis de la plupart des groupes de la Gauche communiste contemporaine, l’émergence de la Chine, de l’Inde et d’autres montre que certains « pays coloniaux ont pu s’élever au rang d’États-nations », comme puissances capitalistes et impérialistes capables de rivaliser avec les puissances des centres historiques du capitalisme. Il ne fait guère de doute que, suite à la disparition du bloc impérialiste de l’Est et l’implosion de l’URSS, le capitalisme trouva le moyen de repousser les effets de ses contradictions économiques, en particulier en maintenant et même relançant comme jamais l’accumulation du capital et en faisant de la Chine, et à un degré moindre d’autres pays, le soi-disant atelier du monde. Le fait d’exclure dans les années 1930, dans l’après-guerre et jusqu’aux années 1990, la possibilité de voir la Chine devenir le principal rival économique et impérialiste des États-Unis – comme le fait la contribution de Vercesi et comme ont continué à le faire les principales composantes de la Gauche communiste internationale [23] – doit donc être appréhendé dans le contexte d’une période de presque soixante-dix ans qui voyait l’écart entre les pays de la « périphérie » du capitalisme et les pays centraux ne cesser de se creuser. Cela ne veut pas dire, ni exclut, qu’on ne puisse pas revenir sur la question au plan théorique et essayer de comprendre pourquoi et comment ce qui apparaissait, et de fait fut, impossible tout au long du 20e siècle, l’est devenu à partir des années 2000. Et de relever si erreurs de méthode il y avait et, si oui, où elles se situaient et se situent encore. En particulier, et pour en finir ici avec ce point, il ne fait guère de doute que les deux premières décennies du 21e siècle questionnent la théorie dite « luxemburgiste » de la crise du capital, en particulier de sa critique des schémas de la reproduction du livre 2 du Capital, et de la question des marchés extra-capitalistes présentés comme indispensables à l’accumulation capitaliste.

La question syndicale et l’unité du prolétariat

Le texte de Vercesi, publié en 1946-1947, rappelons-le, semble encore considérer les syndicats comme s’ils étaient toujours des organisations unitaires de lutte de la classe ouvrière. À première vue, il peut sembler que la Gauche germano-hollandaise ait su comprendre bien plus tôt, dès 1918-1920, que les syndicats étaient devenus des organes contre-révolutionnaires et valider ainsi, au moins sur ce plan, une méthode et un positionnement différents de ceux de la Gauche d’Italie. Nous pensons au contraire qu’il n’en est rien et que la prescience du KAPD sur la question syndicale présente bien des dangers opportunistes et des concessions sur les principes, en particulier sur celui de l’unité du prolétariat.

En 1920 en Allemagne, la trahison des directions syndicales prônant « l’union sacrée » en 1914 est largement confirmée par leur opposition aux tentatives d’insurrection révolutionnaire du prolétariat dès 1918. En réponse, le KAPD tout juste formé [24] appelle à « sortir des syndicats » et à la formation d’ « organisations d’entreprise », les AAU et AAU-E sur la base d’une plateforme politique « révolutionnaire ». Autrement dit, tous les prolétaires ne partageant pas cette position révolutionnaire ne pouvaient pas y participer. Il créait ainsi des organes à moitié-syndicat et à moitié-parti qui tournaient le dos aux soviets russes, ou conseils ouvriers, en tant qu’organisations de lutte visant à rassembler toute la classe ouvrière. Il se retrouvait ainsi, de fait, sur la même ligne de rupture de principe que celle de l’Internationale appelant à la création de l’Internationale syndicale rouge et à la scission syndicale. Vercesi le souligne : cette politique de « scission syndicale » participa activement et directement à la division du prolétariat dans les années 1920 et 1930 et à ses défaites successives [25]. Le Parti communiste d’Italie combattit cette politique avec raison, tant sur le plan des principes que sur le plan politique et tactique de la défense des intérêts ouvriers immédiats, en défendant le caractère unitaire des organisations de lutte prolétarienne. On peut relever que jusqu’à la guerre et à de rares exceptions, essentiellement la Gauche germano-hollandaise, tous les groupes, fractions et oppositions communistes considéraient toujours les syndicats comme des organismes de classe [26]. Aujourd’hui, les organes unitaires de lutte de la classe ne peuvent qu’être les assemblées générales et les conseils ouvriers. Voilà un exemple de la signification de notre revendication exclusive du combat de la Gauche d’Italie. Dans la bataille de classe en 1919-1923 sur la scission syndicale, nous nous revendiquons de son combat contre la position opportuniste adoptée par l’IC et par… le KAPD. Cette revendication « exclusive » ne nous empêche pas de prendre en compte les apports particuliers que la Gauche dite germano-hollandaise put faire sur la question syndicale, en particulier grâce à Pannekoek dans les années …1930.

Cette question n’appartient pas qu’au passé. Les tentatives pour diviser la classe, en particulier entre ses fractions les plus combatives et « impatientes », voire « radicales », jusqu’au-boutistes ou encore aventuristes, et ses fractions les moins combatives, se reposera inévitablement dans les luttes à venir. Qu’elles soient le fait conscient de forces bourgeoises de gauche ou gauchistes ou inconscient de forces révolutionnaires immatures ou anarchisantes n’enlèvera rien à leur danger. En passant, rappelons que cette question se posa tant dans la Révolution russe que dans la révolution en Allemagne. Là où, Berlin en janvier 1919, le tout jeune et immature parti communiste allemand, le KPD, ne sut pas prévenir, ni faire face à une aventure insurrectionnelle prématurée délibérément provoquée par le gouvernement social-démocrate, le parti bolchevique donna une réponse au risque d’insurrection tout aussi prématurée à Petrograd en juillet 1917 et nous lègue une méthode, dans les Thèses d’avril [27] rédigées par Lénine en 1917, auxquelles tout militant ou groupe de militants communistes peut et doit se référer encore aujourd’hui. Car, il ne fait guère de doute que le gauchisme bourgeois et le syndicalisme de base mettront en place des manœuvres et des sabotages tels que des assemblées générales artificielles, de faux comités de grève, et sans doute demain des « conseils ouvriers », ou encore des actions prématurées et aventurières, etc., afin de diviser les travailleurs entre les plus radicaux et militants et ceux qui le seront moins. Pour s’y opposer efficacement, les révolutionnaires devront s’en tenir à l’expérience du parti bolchevique en 1917, soucieux de l’unité de la classe, soucieux de ne pas couper ses fractions les plus combatives de la masse du prolétariat, et aux leçons et à la méthode que la Gauche d’Italie a mises en avant et défendues pendant toutes ces années, et que l’on retrouve dans le texte qui suit.

À la lecture de cette – longue – introduction, nous espérons que le lecteur et les militants comprendront l’importance historique et programmatique de ce texte pour les générations d’aujourd’hui. Il est le « pont » permettant de passer au mieux des positions d’hier à celles d’aujourd’hui. La dynamique vers la guerre généralisée qui s’affirme toujours plus va inévitablement provoquer, et provoque déjà, une exacerbation des antagonismes de classe. La situation dramatique qui vient interpelle le prolétariat international comme un tout, afin qu’il s’engage dans la résistance et le combat de classe et ouvre ainsi une perspective révolutionnaire. Mais elle interpelle aussi les faibles forces communistes d’aujourd’hui pour qu’elles développent leurs capacités politiques d’orientation et d’intervention politiques dans la tourmente qui pointe. Il en résulte, et va en résulter, que le combat pour la constitution du parti communiste mondial du prolétariat va devenir une priorité et une urgence. Pour autant, cette formation ne sera pas, et ne peut pas, être décrétée. Elle ne peut se faire que sur la base d’un programme et de positions claires et les plus précises possibles. Se réapproprier l’expérience du passé de notre classe et de ses minorités révolutionnaire et confronter les positions politiques divergentes sont les conditions minimales pour que le parti, son intervention dans la classe et sa direction politique soient une réalité et une arme matérielle de la confrontation historique et dramatique à venir.

Sans unité et homogénéité politiques minimales, le parti ne saura pas avancer des orientations et des mots d’ordre adaptés aux moments et aux lieux et faire que le prolétariat comme un tout les fasse siennes et les réalise. C’est là une des leçons spécifiques que la Gauche d’Italie sut tirer. Osons le dire : sans parti communiste et sans programme clair, l’insurrection prolétarienne, la dictature de classe et l’avènement du communisme ne seront pas. En exposant la faillite de l’IC et l’alternative de classe que la Gauche d’Italie fut seule capable de présenter tout au long de ces années noires, la contribution de Vercesi sur le Comintern est un outil précieux, parmi d’autres, une référence de premier plan, pour que le prolétariat puisse constituer son parti et qu’il soit à la hauteur des enjeux historiques dramatiques qui viennent.
Le GIGC, juillet 2025.

[Robert Bibeau] Introduction à la brochure: La tactique du Comintern de 1926 à 1940 : https://les7duquebec.net/archives/303805
[1] . cf. la présentation de Bilan sur le site archivesautonomies par P. Bourrinet : https://archivesautonomies.org/spip.php?article5129
[2] . Ibidem, https://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique547
[3] . Nous laissons de côté ici la période de la guerre, 1939-1945, qui voit la fraction quasi disparaître, puis se reconstituer partiellement en France à partir du noyau de Marseille.
[4] . Sa revue en français, La Gauche communiste, fut publiée jusqu’en 1997. Le texte de Vercesi en anglais : http://www.international-communist-p...6CominTact.htm.
[5] . https://barbaria.net/2023/01/09/verc...e-1926-a-1940/.
[6] . Il convient ici de relever que Vercesi, ou plutôt sa contribution, vient à l’encontre de sa propre attitude durant la guerre, essentiellement passive avec l’argumentation que le prolétariat battu n’existait plus et qu’il fallait attendre la fin de la guerre. Elle vient par contre légitimer la reconstitution des liens et le maintien de la Fraction sous l’occupation allemande à partir de Marseille. Celle-ci n’hésita pas à intervenir dans la classe par voie de tracts internationalistes – en particulier au moment de la « Libération », c’est-à-dire au moment où le chauvinisme le plus crasse explosait, exacerbé par les « à chacun son boche » du PCF. Et cela au risque d’être assassinés par ses milices.
[7] . Il nous semble opportun ici de rappeler non pas tant la position prise, mais l’approche méthodologique que la Fraction de Gauche d’Italie adopta quant à la tragédie de Cronstadt : « Les premières victoires frontales obtenues par les bolcheviks (Makhno et Cronstadt) à l’égard de groupes agissant au sein du prolétariat furent réalisées aux dépens de l’essence prolétarienne de l’organisation étatique. Assaillis de mille dangers, les bolcheviks ont cru qu’il fallait procéder à l’écrasement de ces mouvements et considérer que le prolétariat pouvait alors enregistrer des victoires parce que la direction des mouvements appartenait aux anarchistes ou bien parce que la bourgeoisie guettait l’occasion pour se représenter à nouveau dans sa lutte contre l’État prolétarien. Nous ne voulons pas dire ici que l’attitude bolchevique aurait dû être obligatoirement opposée à celle qui fut appliquée, les éléments de fait nous manquant à ce sujet, mais nous voulons seulement marquer la tendance qui s’y affirme et qui devait plus tard se déclarer ouvertement par la dissociation des masses et de l’État devenant un organisme subissant de plus en plus des lois qui devaient l’éloigner de la fonction révolutionnaire de l’État prolétarien. » (Bilan #19, Parti, État, Internationale, 1935).
[8] . Wikipedia propose une présentation rapide de la NEP qui peut aider le lecteur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Nouvel...C3%A9conomique
[9] . Lénine, Rapport sur la substitution de l’impôt en nature aux substitution, 10e congrès du Parti communiste (bolchevique) russe, mars 1921, https://www.marxists.org/francais/le...0300-06c10.htm
[10] . Pour ce qui est de la France, l’échec des grèves de 1920, celle des cheminots de mai 1920 en particulier, brise la dynamique ouvrière dans le pays et les faillites successives des tentatives insurrectionnelles en Allemagne viendront encore l’accentuer tout comme la confusion, pour dire le moins, politique et programmatique qui régnera dans le parti communiste français dès sa constitution.
[11] . Nous ne pouvons pas ici revenir sur nos positions critiques sur ces oppositions, y compris la deuxième qui correspondait à une réaction clairement prolétarienne, dans le cadre de ce texte
[12] . Nul doute que l’exclusion inique de la gauche au sein du parti communiste allemand, le KPD, par la direction dès août 1919 au congrès d’Heidelberg et qui fut critiquée par l’Internationale et Lénine, ne pouvait que favoriser la confusion et le gauchisme, au sens premier du terme, au sein de ces forces qui formèrent le KAPD.
[13] . « Un autre aspect de la bolchevisation est qu’elle considère la centralisation disciplinaire complète et l’interdiction sévère du fractionnisme comme une garantie certaine de l’efficacité du parti. (…) En réalité, cette garantie n’existe pas et tout le problème est posé de façon inadéquate. (…) Les partis communistes doivent réaliser un centralisme organique qui, avec le maximum possible de consultations de la base, assure l’élimination spontanée de tout regroupement tendant à se différencier. On ne peut obtenir cela à coups de prescriptions hiérarchiques formelles et mécaniques mais, comme le disait Lénine, par une juste politique révolutionnaire. Ce n’est pas la répression, mais la prévention du fractionnisme qui est un aspect fondamental de l’évolution du parti. » (Thèses de Lyon présentées par la Gauche du PC d’Italie à son 3e congrès, 1926)
[14] . Ce n’est que plus tard, dans les années 1950, et après la scission du Partito Comunista Internazionalista en 1952 entre « bordiguistes » et « daménistes », que Bordiga élabora sa thèse de la Révolution russe comme révolution « double », prolétarienne et bourgeoise à la fois – bourgeoise de par la supposée nécessité de développer le capitalisme dans la Russie arrièrée. Ne serait-ce que sur ce point, Bordiga rompt avec la tradition et le fil des positions élaborées par la Gauche d’Italie.
[15] . Plus souvent connue comme « l’insurrection d’Hambourg ».
[16] . Victor Serge, L’an 1 de la Révolution russe, Édition Agone 2017. Le lecteur peut aussi se référer aux travaux de l’historien Alexander Rabinowitch qui relèvent le même phénomène dès les lendemains de la prise du pouvoir : « Dès la fin de novembre en réponse aux appels de Lénine à éliminer la contre-révolution bourgeoise sur le Don, des milliers de bolcheviks de Petrograd, de gardes rouges, souvent mobilisés par les comités de district du parti, se joignirent aux forces soviétiques, de plus en plus nombreuses et hétéroclites, qui se dirigeaient vers le sud. » ( Les bolcheviks au pouvoir, Éditions critiques)
[17] . Nous ne mentionnons pas ici les milliers d’entre eux qui furent tués durant la sanglante guerre civile.
[18] . Lénine, Op. Cit.
[19] . Cette argumentation est toujours utilisée aujourd’hui, y compris par des éléments se réclamant de la Gauche communiste : « en l’occurrence [en février 1918], face aux difficultés rencontrées par la révolution, mieux vaut périr de la main des forces extérieures en tant que véritable pouvoir prolétarien que de tenir en rejetant les principes communistes… (…) Plutôt perdre le pouvoir [toujours en février 1918 !] que cautionner le mensonge identifiant la révolution avec un régime qui n’aurait plus de socialisme [sic !] que le nom. Tel était leur [la fraction Boukharine] credo : mieux valait être défait comme la Commune de Paris que participer à une « corruption du pouvoir » dénaturant le socialisme et la révolution. Pourquoi ? Parce que dans le premier cas, la révolution n’aurait pas dérogé à ses principes et pourra alors renaître comme le phénix tandis que dans l’autre, l’assimilation de la contre-révolution au socialisme servira de repoussoir pendant des décennies entières pour écarter toute idée de révolution et de socialisme. L’on ne saurait être plus prémonitoire ! » (Préface d’octobre 2011 signée Marcel Roelands et Michel Roger à la publication des textes de la revue Kommunist de la Fraction Boukharine par les éditions Smolny)
[20] . Le 3e congrès tenu à Lyon consacra l’éviction définitive de la Gauche et la victoire de l’opportunisme stalinien, au prix de manœuvres d’appareil et grâce à Gramsci qui se fit l’instrument du stalinisme.
[21] . Plateforme du GIGC, https://igcl.org/+Plateforme-politique-du-GIGC+
[22] . La contribution de Vercesi est ici dans la continuité des travaux que Bilan a pu développer dans les années 1930, en particulier sous la plume de son militant Mitchell et sous l’influence de la Gauche germano-hollandaise qui se basait pour l’essentiel sur L’accumulation du capital de Rosa Luxemburg.
[23] . Y compris nous-mêmes comme le défendent les Thèses sur la situation internationale que nous avions adoptées à notre conférence de constitution en 2013.
[24] . Il se forme officiellement en avril 1920 après que la plupart de ses membres aient été exclus du KPD au congrès d’Heidelberg d’octobre 1919 du parti allemand « pour gauchisme ».
[25] . En particulier, elle favorisa les aventures gauchistes de type putschistes comme l’insurrection d’Hambourg.
[26] . Nous laissons de côté ici cette question particulière, celle de la trahison des directions syndicales sociale-démocrates en 1914 et leur passage à l’ « Union nationale et à la défense de la patrie » d’une part, et d’autre part le processus des années 1920-1930 qui va voir la réalisation de l’intégration complète des appareils syndicaux au cours des années 1920-1930 à l’État par leur participation à la préparation à la guerre et au moyen du New Deal aux États-Unis, avec le précédent du Trade Disputes and Trade Union Act de 1927 au Royaume Uni, des fronts populaires en France et Espagne, ou encore par le totalitarisme des pays fascistes, Allemagne et Italie et de… l’URSS stalinienne.
[27] . https://www.marxists.org/francais/le...il19170407.htm


[Robert Bibeau] Introduction à la brochure: La tactique du Comintern de 1926 à 1940 : https://les7duquebec.net/archives/303805